lundi, novembre 17, 2008

Epitaphe(s)

À l’asphyxie des longues plaintes

À l’agonie à l’horizon

au bout du souffle

pour fissurer les murs

pour briser les vitres

À l’élan qui nous pousse

à pisser sur les braises

sur ce peu qu’il nous reste

sur nos cendres et poussières

sur nos bétons

Aux tentatives ivres

d’exploser ce monde creux

pour voir s’il reste un peu

d’espoir à l’intérieur

de beauté dans un coin

un peu de mieux un peu de bien

un coulis chaud sur nos parts de peines

sur notre dose de doutes

sur nos ailleurs nos autres rives

un peu de sang dans nos veines

un peu de route

Et les victimes sont belles

les cadavres sont fiers

des arrogances tribales

épuisées par le fer

qui les abat pour le show

derrière le double vitrage

qui les isole de vous

sous leurs pierres tombales

debout

dimanche, août 17, 2008

Dies Irae, Jour de colère


À 14h30 le rassemblement avait pris forme. La forme triangulaire de la Piazza Centenaria. Des milliers de personnes debout, côte à côte sur le pavé ocre et sous le soleil assommant des premières heures de l’après-midi. Des milliers de jambes, de bras et de têtes agglutinés en un même bouclier humain pour protéger leurs droits les plus précieux. Des milliers de cœurs qui battent ensemble leur amour, leur peur, leur espoir de renverser leurs plus grands ennemis. Des milliers d’yeux qui regardent dans la même direction et tentent de trouver le meilleur chemin vers leur ultime destination. Des milliers de voix qui chantent en espérant que leurs mots abattront leurs plus solides obstacles. Des milliers d’esprits qui courent sur la même onde en essayant de comprendre comment ils en sont arrivés là, rêvant les mêmes rêves de liberté, de bonheur et de paix.

Autour d’eux, les murs centenaires des bâtiments de l’hôtel de ville et les centaines de flics rangés en deux rangs nets et disciplinés qui encerclent la place. Les brigades anti-émeutes équipées anti-émeutes : matraques, gilets pare-balles et armures, casques grillagés, armes de poing et gaz lacrymogènes, menottes, rage et soumission inconditionnelle et aveugle à toute instruction émanant de n’importe quel supérieur hiérarchique direct.

Habib était l’un des premiers à prendre le contrôle de la vieille place. En fait il était le deuxième. Juste avant lui était arrivée son amie Beth — prononcée « Bess » avec un cheveu sur la langue parce qu’elle est américaine, à qui il avait donné rendez-vous à huit heures pour le petit déjeuner ce matin. Ils s’étaient assis au milieu du square, juste à côté de la statue sur le socle de laquelle on pouvait lire, sur une petite plaque dorée : « Hic Dies Irae Confecit » Beth raconta à Habib ce qu’il savait déjà. Elle lui expliqua comment, un matin, l’architecte Romuald C. avait surpris sa femme et son amant dans son lit. Elle lui dit comment il les avait assassiné tous les deux, de plus de douze balles dans la tête de chacun. Il écouta comment, transcendé par une quantité impressionnante de multiples drogues hallucinogènes et galvanisé par la haine pour l’humanité toute entière et même pire, l’homme bafoué s’était précipité jusqu’au centre de la Piazza Centenaria, et s’était planté le plan du nouvel hôtel de ville — pour l’édification duquel il avait été choisi parmi des centaines de prétendants, avec un couteau de cuisine de plus de vingt centimètres de lame. Alors, en agonisant lentement, il avait, en usant du bout de son index comme plume et du rouge de son sang comme encre, écrit ces mots sur un pavé plat : « Hic Dies Irae Confecit ». Ici, s’achève un jour de colère. Quand il a été trouvé au petit matin, il était mort. Glacé et couvert d’une fine couche de neige grise. Le plan sur sa poitrine n’était quasiment plus lisible, par contre, le message d’hémoglobine séchée à côté de lui était intact. Habib a arrêté d’écouter après « 20 centimètres de lames ». Il aime sa poésie qui l’emmène ailleurs. Sur les sommets les plus hauts, les plages les plus désertes, les océans les plus impétueux, les lieux dont elle seule connaît le chemin.

Ils avaient pris leur petit déjeuner en se racontant les livres qu’ils étaient en train de lire et les films qu’ils avaient vus la veille. Ils avaient beaucoup ri et pensé, plusieurs fois chacun, à s’embrasser et faire l’amour et partir loin pour vivre ensemble et avoir plein d’enfants et tout. Mais aucun d’eux n’avait mentionné cette éventualité.

Pendant qu’elle lui avait dit combien elle était contente des cours de littérature qu’elle suivait, et qu’elle s’en sortait plutôt pas mal malgré le niveau élevé, il les avait imaginés sur un lit blanc démesuré, dans une immense chambre avec une baie vitrée si grande qu’on en oublierait presque les murs, surplombant la plage où leurs cinq fils et cinq filles construisaient des châteaux de sable et se lançaient des frisbees.

Quand il lui avait confié son projet politique d’éliminer l’argent, le travail, les religions, les frontières et les armes, elle l’avait imaginé venir en elle pour la deuxième fois consécutive, l’embrasser, lui caresser le nez et les lèvres et le front, alors que sur la plage blanche au pied de leur chambre géante, leurs six filles et quatre garçons se lançaient des frisbees et construisaient des châteaux de sable.

Ils avaient souri bêtement tous les deux et s’étaient effleurées les mains en timides caresses.

Peu à peu, sont arrivés les manifestants qui ont progressivement envahi la place. Habib et Beth étaient presque déçus que le rassemblement ait finalement lieu. Ils voyaient leurs rêves de lits immenses, de chambres démesurées et d’innombrables enfants remplacés par les têtes en colère de moustachus encagés. Ils pouvaient entendre, derrière eux, un groupe de voix adolescentes accompagnées par une guitare à peine plus vieille chanter « Give peace a chance » de John Lennon. L’air était chargé de l’épaisse fumée blanche des splifs et des bongs, et des percussions sourdes et rapides des djembés et congas.

Ils pouvaient aussi entendre, à quelques mètres devant eux, la conversation de deux flics :

« Qu’est-ce qu’ils foutent là, ces petits blaireaux ? Ils croient qu’ils vont sauver le monde en chantant des chansons, bordel de Dieu ? Et pourquoi ils sont pas à l’école, hein ? On se demande bien ce que foutent leurs parents, nom d’un chien !

- J’parie que leurs parents sont une bande de toxicos hippies aux cheveux sales !

- Et regarde-moi cette tête de singe, là ! Pour qui il se prend ce petit bougnoule à venir nous dire ce qui va pas chez nous ?

- Moi, je pense qu’on devrait le ramener par la peau du cul régler d’abord les problèmes dans son pays, non ?

- Et brûler ses putains de mosquées.

- Attends juste le signal, mon pote. Ça va chauffer pour leurs culs. »

Ils ont dit tout ça en regardant Habib, certains qu’il ne pouvait qu’entendre et sentir percer la haine à travers la grille de leurs visières. Beth lui avait attrapé la main depuis longtemps, et la serrait aussi fort qu’elle pouvait. Ils se sont regardés un instant pour retrouver un équilibre, un repère dans un monde étranger, et une fois en sécurité, ils se sont souris. Comme il la sentait inquiète, il a dit « C’est pas grave ça va aller. » Et puis il s’est avancé un peu et s’est penché en avant et a posé sa bouche sur la sienne. Elle a fermé les yeux, respiré profondément et léché ses lèvres de la pointe de sa langue.

En une seconde, les percussions, la guitare et les voix adolescentes, les battements de cœurs, les rêves et les espoirs ont été noyés sous le tonnerre sourd du piétinement synchronisé de milliers de bottes de cuir brillant sur le pavé brûlant, et le grondement des centaines de matraques lourdes contre les boucliers levés. La fumée de marijuana s’est enfuie devant celle de gaz lacrymogènes. Le triangle s’est disloqué et dispersé quand la première ligne armée a chargé en trottinant vers les manifestants qui se sont immédiatement mis à courir.

Habib et Beth ont couru ensemble, leurs mains nouées et leurs t-shirts relevés sur leurs bouches et leurs nez pour éviter les fumées étouffantes. Ils ont entendu des matraques anti-émeutes s’écraser sur des crânes d’émeutiers anti-matraques, des femmes crier, des enfants pleurer, leurs cœurs qui battaient plus fort que jamais, le sang qui s’écrasait bruyamment contre leurs tempes et puis plus rien. Une rue fraiche et calme, ombragée par de hauts pins séculaires épars. Ils sont tombés dans les bras l’un de l’autre et se sont serrés fort, haletants, secoués de rires nerveux. Elle a passé une main dans ses cheveux, il a caressé son nez et son front. Elle a posé un pied sur ses pieds pour arriver plus vite à ses lèvres et y déposer les siennes. Tout autour d’eux, des gens courraient en jetant des pierres et hurlaient en balançant des cocktails molotov sur des flics qui courraient en jetant des coups de matraques et hurlaient en balançant des émeutiers à l’arrière de fourgons surchargés. Mais à l’ombre d’un arbre centenaire, sur leur îlot d’amour de fortune, ils étaient sourds aux combats du monde. Rien ne pouvait plus les atteindre.

Rien, sauf les voix des trois crânes rasés qui s’avancent maintenant vers eux. « Je vais te péter ta sale gueule d’arabe, espèce de sale rat ! » « Tu crois que tu peux venir ici et baiser nos femme ? » « Tu baises ça toi, espèce de pute ? » Ils referment leur étau en riant et en crachant de grosses glaires pleines de bière et de goudron. Quand ils ont été assez proches, Habib a crié à Beth de courir — Cours ! Cours vite ! Cours ! — avant de lancer le premier coup au visage de Tony, le plus grand, le plus bruyant, le plus en avant des trois. Poings, têtes et pieds ont volé et atterri au hasard sur des nez, des yeux, des estomacs et des genoux. Quand les sirènes ont été trop proches et que la voiture de patrouille s’est garée au bout de la rue, ceux qui pouvaient courir ont couru. Habib n’a pas bougé de sa position fœtale. Il a écouté les oiseaux et essayé de bouger ce qui était censé bouger. Ses jambes et ses bras ont répondu. Un de ses doigts était anormalement bleu et enflé. Sa tête tournait sans qu’il le lui demande. Le soleil fatigué a finalement réussi à percer les branches épaisses d’un vieux pin pour venir lécher doucement son nez en miettes, sa pommette ouverte, la plaie sur sa lèvre supérieur. Et c’était bon.

Soulagé que ce soit terminé, sa première pensée a été pour Beth, seule au milieu du chaos. Il s’est imaginé se lever, lui courir après, la rattraper et lui faire l’amour tendrement parce que la violence ça va un peu. Mais une ombre est venue briser le baiser du soleil. Une grande ombre. Large. Menaçante. Lente comme une agonie. Lente comme un bourreau. Une ombre de Tony. Celle d’un rapace à l’affût d’une proie blessée, d’une proie facile. Une ombre de lâche. Au bout de la rue, la sirène hurlait encore mais la voiture était abandonnée, juste là pour bloquer une issue. Les mots ont résonnés dans la rue vide « J’en n’ai pas eu assez, fils de pute ! Tu vas payer pour ce coup de poing lancé trop tôt. » Habib a fermé les yeux et n’a pensé a rien. Il a presque arrêté de respirer et a attendu. Tony s’est abaissé, s’est rapproché de lui et a murmuré dans son oreille « Si je te tuais je te ferais une faveur sale ara… »

Habib a attrapé le crâne rasé avec sa main droite et l’a tiré en avant aussi fort qu’il a pu. Le vautour surpris a perdu l’équilibre et s’est écrasé violemment au sol. Son nez a explosé en mille morceaux sur l’asphalte chaud. Habib a relevé la tête ensanglantée par la nuque et l’a frappée à plusieurs reprises sur le goudron, en hurlant avec chaque choc. Le bruit des os qui se brisaient lui donnait des frissons et quand la tête a été trop lourde, il l’a laissée tomber une dernière fois et s’est relevé. Le monde autour avait disparu. Il avait dérivé trop loin sur son océan de rage. Pas de terre en vue. Juste ce naufragé dans cette flaque de sang. Carcasse recroquevillée sur sa propre haine. Le premier coup de pied qu’il lui a balancé dans le dos a été douloureux. Au deuxième il se sentait déjà mieux. Le troisième, le quatrième et les centaines qui ont suivis avaient le goût sucré de la vengeance. Vengeance pour avoir été tabassé sans raison. Vengeance pour ses parents, ses grands-parents et les grands-parents de ses grands-parents utilisés comme esclaves bon marché avant d’être abandonnés et parqués dans des cités dortoirs insalubres jusqu’à ce que la mort les en sauve. Vengeance pour les deux-tiers du monde exploités, humiliés, assassinés par le reste. Vengeance pour l’avoir conduit à cette extrême violence incontrôlée.

Tous les manifestants étaient partis maintenant. Les mains en l’air, les mains sur leurs yeux et leurs bouches, les mains dans le dos. Les cris, les pleurs, les matraquages avaient cessés. La seule sirène qui pleurait encore était celle de la voiture de patrouille garée au bout de la rue. Derrière ses portes ouvertes, deux officiers maintenant, armes à la main pointées sur Habib. Ils hurlent quelque chose qu’il n’entend pas. Il les regarde un instant et ses yeux appellent au secours. Mais son pied s’écrase pour la millionième fois sur le dos fracassé du cadavre devant lui. Il ne peut juste pas s’arrêter de frapper. Un des flics crie encore quelque chose qu’il n’entend toujours pas. Un premier coup est tiré. En l’air. Résonne. Habib s’arrête et les fixe, immobile, les bras ballants le long du corps, à bout de souffle. Puis il se retourne et s’éloigne en titubant. Un dernier cri n’arrive pas jusqu’à lui.

Contrairement à la balle qui l’a attrapé à la nuque, l’a plaqué au sol et l’y a laissé. Il ne s’est jamais relevé. Il est juste mort là, sous une dernière caresse du soleil.

Beth est rentrée chez elle saine et sauve.

Ce matin, en allumant la radio, elle entend qu’un « manifestant de type maghrébin a été abattu par un officier de police alors qu’il venait de battre à mort un jeune militant d’un parti d’extrême droite. Cet incident isolé, déclare le préfet, n’aurait jamais dû se produire mais ne pouvait être évité. » Quelqu’un, plus tard, parlera aussi d’une « agression d’une violence inouïe sur un jeune militant exemplaire. »

Et la lutte se nourrit de luttes.

mardi, mars 25, 2008

De l'Autre Côté


Il pourrait

Être

Mon père

Ou mon fils

Mais nous

Ne

Sommes rien

Nous

Ne sommes que

Deux

Étrangers

Qui se

Regardent

Mourir

De loin

En biais

Là-bas

À

Cent

À

L’heure

À

Petit feu

D’artifices

Oh

Le beau bleu

Oh

La pauvre noire

Oh

Les petits jaunes

Oh

Le vert

De l’espoir

Et

De la vase

Sur

Le miroir

Sous

Les ongles

Dans

Les narines

Entre

Les dents

C’est moi

C’est toi

C’est vous

Et

À l’échec

On

Se saoule

Mais

La main dans le sac

Il

Fouille

Creuse

Crève

De froid

De faim

Ce soir

Ou

Demain

Et moi

Je traverse

Je passe

Et baisse la tête

De honte

De peur

Devant

Lui

Qui pourrait

Être

Mon père

Mon fils

dimanche, février 24, 2008

Personne ne s'étonne (10)

Dans la super 5 GL il fait une chaleur à crever. La pluie nous empêche de baisser les vitres et le chauffage nous inonde de courants d’air suffocant et nauséabond. J’aurais pu choisir n’importe quel autre moyen de transport. On aurait pu partir comme des princes marocains sur un cheval royal la crinière dans le vent et les cheveux dans le soleil. On aurait pu monter la Honda 1100 CBR dont je rêvais quand j’étais petit et que ma mère aurait adorée. On aurait pu se téléporter, parce qu’il serait temps quand même. Mais non, nous voilà dans la super 5 GL, celle avec les robinets de chauffage cassés et incontinents. On entend plus le moteur que la radio, saturée et grésillante. Alors on l’éteint pour écouter le chant de l’orage. On est sur la E411 en direction de Namur. C’est juillet, et il pleut. Bientôt nous traverserons les Ardennes et puis on arrivera au Luxembourg où on s’arrêtera pour mettre de l’essence parce qu’elle est moins chère là-bas et que ce serait con de ne pas le faire. On perdra deux heures parce qu’évidemment toutes les stations services seront bondées de monde parce que quand c’est moins cher le monde est moins con qu’on le pense. Plus loin ce sera Metz, Nancy et puis Toul, où on ne trouvera rien à manger sinon un McDo, alors on mangera une pomme. Toujours tout droit on arrivera à Dijon où on pourra enfin baisser les vitres, parce que Dijon c’est déjà le sud. Un peu plus tard il y aura Lyon et puis Montélimar, Avignon et enfin Montpellier, Sète, la mer. Mais ça, ce sera un peu plus tard. Pour l’instant je réfléchis et lui se regarde scrupuleusement dans le petit miroir fissuré au dos du pare soleil en face de lui. Il est beau mon Jojo, pas de doute. Tout le monde est jaloux de ces boucles délicates. Pas des bouclettes de Ludovic, pas les frisettes de mouton, pas une permanente de caniche, ni ces queues de cochon en tire-bouchon dont on se moque, non. Mais les dunes de sable fin des déserts lointains que lèche le soleil et qui usent le vent, les vagues régulières des océans puissants qui creusent nonchalamment les falaises orgueilleuses. Il a 14 ans et tout le monde adore son petit nez fin, exactement de la bonne taille, exactement à la bonne place. Les garçons l’observent, le suivent, l’écoutent, le haïssent sûrement. Ils l’attendent à la sortie des cours, à la machine à café, avant le repas, derrière les vestiaires, au coin d’une rue sombre. Les filles le badent, le suivent, l’écoutent, l’aiment sûrement. Elles l’attendent à l’entrée de la classe, à la machine à bonbons, après le repas, devant les vestiaires, au coin d’une rue sombre. Il rallume la radio. Il me regarde en souriant. Il a un énorme bouton virulent juste au départ de son nez, entre ses deux sourcils. C’est nécessaire ça. Ça t’énerve mais c’est essentiel et tu le sais. Ça t’humanise, ça te creuse une faille, ça te rend vulnérable donc authentique. Ça te rend un homme mon fils. Je lui souris en regardant ailleurs. Il a 14 ans et ne sait toujours pas ni d’où il vient ni où nous allons. Bientôt près de la mer il se rendra compte que tout se rejoint, que nous allons d’où il vient. Je passe ma main sur son front et puis dans ses cheveux avant de la poser sur l’appui-tête de son siège. Il y a longtemps que je n’avais plus senti nos peaux se toucher. Le temps de la naissance de l’adolescence. Le temps des premières luttes. Le temps de la révolte et des révolutions. Le temps que d’autres le touchent, avec leurs mots, leurs idées, leurs combats, leur musique, leurs langues. Le temps qu’il s’éloigne, qu’il prenne son élan pour mieux sauter. Ses yeux se sont vidés et son sourire est tombé dedans, comme à la recherche du souvenir de cette sensation. Je sens que c’est maintenant que je dois dire je t’aime. Si je ne le dis pas je le regretterais. Alors je prépare bien les mots. Je répète intérieurement, anticipe sa réaction que je crains, évidemment. Et quand je suis enfin prêt, quand ma bouche est ouverte, mon souffle pris, mes lèvres en position il dit « Putain on est déjà à Dijon ! » Et puis en baissant sa vitre « Waouh ! Cool ! Dijon c’est déjà le sud, hein ?! »

Dans la radio une jeune intellectuelle barbadienne promet à des millions d’adolescents bilingues que quoi qu’il arrive ils pourront rester sous son umbrella ella ella eh eh eh, et mon adolescent reprend en chœur, surtout les « ella ella eh eh eh » parce que son bilinguisme est très sélectif et ça le fait marrer. Il m’énerve mais quand il rit il m’irradie. Il m énerve souvent. La plupart du temps parce qu’il me rappelle moi. Et quand il m’irradie il me rappelle sa mère. Quand on joue aux raquettes de plage aussi il me rappelle sa mère, et il m’énerve. Il a sans aucun doute hérité d’elle d’une incapacité quasi-totale à renvoyer la balle et d’une mauvaise foi intolérable l’autorisant à blâmer la raquette, la balle, le sable, les embruns, ses lunettes de soleil, la chaleur, les touristes et ma mère, assise à côté qui nous encourage. Ma mère qui fait preuve d’un manque d’objectivité incompréhensible sur notre niveau de jeu. « Alors là mes amours, comme des dieux vous avez joué. Oooh, j’étais subjuguée. Les échaaanges !!! Pam-pam-pam… Et puis vous étiez loin, non ? Combien ? 40 ? 50 mètres ? Tout le monde vous regardait, vous avez vu ça, non ? Allez, ne faites pas les modestes. Vous devriez vraiment penser à vous inscrire à des tournois parce que là vraiment, c’était… fooort… oooh ! Vraiment. » Et quand on dit que non, on n’a pas bien joué, qu’on a même joué comme deux gros nazes, qu’on n’a pas fait plus de deux échanges, qu’un échange, maman, s’arrête lorsque la balle touche le sol ou échoue dans l’eau ou que le plus âgé des deux joueurs martèle le sable à grands coups de raquette énervés avant d’aller récupérer la balle 45 mètres plus loin dans les chaussures, le sac, ou la main de la vieille qui crame là-bas, que non non non et non on n’est pas des dieux et encore moins modestes et qu’il faudra bien s’y faire ! Elle ne nous croit pas. Elle ne nous entend pas. Elle prend un air assuré et détaché pour dire « Mon grand tu es trop modeste et tu as toujours été trop modeste. Pour toi rien n’est jamais dur, tout est facile, tous les sacrifices que tu fais te semblent naturels, et tu ne fais rien de bien. C’est parce que tu es trop généreux et trop gentil. Et modeste. Comme ton père. » On va pas encore avoir cette discussion maman ? « C’est comme ton travail tu dis que c’est pas difficile mais quand même, s’occuper des personnes handicapées c’est pas facile, si ? Je ne suis pas bête ! » Mais maman je vais au cinéma et à la piscine avec eux, c’est dur ça ? ! « Mais c’est usant quand même ! Et toi tu es comme ton père ! Tu prends sur toi et tu dis jamais rien ! Et maintenant regarde ton dos ! Ça t’empêche même de bien jouer aux raquettes avec ton fils. » Putain maman arrête. C’est quoi cette manie de toujours faire trop de tout, toujours se plaindre, se rajouter du malheur tout le temps, se victimiser dès que l’occasion se présente ? « De toute façon on ne peut jamais discuter avec toi. Tu es borné comme ton père et tu exagères toujours ! » J’abandonne. Elle s’échappe dans son magazine qu’elle feuillette sans aucune attention, et je sais que derrière ses lunettes noires ses yeux sourient. Elle m’énerve elle aussi[1].

Quand je sors enfin de ce conflit familial et repose mes yeux sur la route, nous sommes en Avignon. La garrigue chante autour, le soleil danse au-dessus, à l’intérieur mon fils s’ennuie et imite le moteur de la Lamborghini Countach dont nous rêvons secrètement tous les deux. Il est plutôt précis sur les accélérations et les changements de vitesse mais complètement incontrôlable sur les freinages et les dérapages. Un moment ses hurlements désordonnés et incohérents m’amusent, avant de m’inquiéter sensiblement et puis de m’énerver carrément. Je crie sans vraiment le vouloir. Je crie « arrête ! » comme « pardon ». Il s’arrête, surpris. Autant que moi. Je lis la crainte dans ses yeux. C’est étrange comme un incident mineur peut déclencher une réaction disproportionnée. Je me sens coupable. Lui victime. La logique est respectée. Stupeur. Dans cette seconde de silence maladroit je me replonge pourtant aussi loin que ma mémoire veuille bien m’emporter mais je ne me souviens pas. Je crois que ce n’est jamais arrivé. Je pense que la dernière fois qu’il m’a entendu crier je criais sur sa mère enceinte. Après je n’ai pas eu beaucoup le temps. Après j’ai tout fait pour ne pas. Je comprends alors l’écart entre l’évènement et la réaction. La surprise effraie toujours un petit peu. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut crier sur ses enfants pour qu’ils s’y habituent. Je ne sais pas ce que je suis en train de dire. Je cherche. Je vous tiendrai au courant.

« - Non mais c’est vrai arrête, s’il te plaît. C’est chiant là. »

Il regarde par la vitre ouverte le paysage aride qui défile. Je le regarde comme on regarde quand on veut captiver l’attention, avec force. Il fait de son mieux pour m’ignorer. Il est solide et rancunier comme sa mère. Il fait des bras de fer avec le vent et mord la petite pointe rose de sa langue qui dépasse, comme quelqu’un fait quand il s’applique, comme Johnny Boy Civello fait quand il frappe. C’est contre moi qu’il lutte. Il n’a pas de mal à gagner, on roule à peine à plus de 100. Je ne supporte pas longtemps ses silences. J’ai déjà trop perdu de sa voix, de son rire.

« - Tu boudes ? Tu veux un Twix ? Tu t’ennuies ? Tu veux un Lion ? Tu me parles plus ? Tu veux faire demi-tour ? Tu me détestes ? Tu veux une Lamborghini ? Tes bloqué ? Tu veux un Mars et ça repart ? T’as ri, là ? Si, t’as ri. Fais pas le dur, t’as ri. T’as souri au moins. Allez viens on joue. On joue à ton jeu. Le jeu pourri, là. Allez ! Fais pas ton chiant je m’ennuie moi.

- Tant mieux.

- Tant mieux ? Ok, alors on joue pas.

- Si on joue.

- Ok, on joue. »

Le « jeu pourri » porte excellemment bien son nom. Le but est de pincer, avant son adversaire et le plus fort possible, le biceps, le triceps ou l’avant-bras de l’autre joueur à chaque fois qu’on voit une voiture identique à la nôtre. Et il faut être précis : même marque, même modèle, même couleur. Nous roulons dans une Renault Super 5 GL blanche de 1988, alors on n’en voit pas beaucoup. Mais il est fougueux et impatient comme son père et se précipite. Il se jette sur moi et me charcute le bras pour des 205, des Polo, des Clio et même une Lada. Bien entendu, toute frappe injustifiée de sa part est sévèrement punie d’un coup de poing sur l’arête du quadriceps étiré, juste au-dessus de son genou plié, technique communément appelée « béquille » ou « jambon » suivant les périodes et les régions dans lesquelles elle est pratiquée. Au bout de dix minutes il n’en peut plus, il perd, il pleure, il n’arrive plus à déplier sa jambe droite. Mais il est téméraire et courageux comme son père alors pour pimenter un petit peu le jeu, le redynamiser, et surtout se donner l’opportunité de se venger, il change la règle de : « Pincer avant son adversaire et le plus fort possible le biceps le triceps ou l’avant-bras de l’autre joueur à chaque fois qu’on voit une voiture identique à la nôtre » à « Pincer ou frapper le bras ou la jambe ou le flanc de son adversaire à chaque fois que l’on voit une Renault ou une super 5 ou une voiture blanche. » Comme j’ai le désavantage de la double responsabilité du père et du conducteur, je perds. Je passe le reste du trajet à sursauter, à me raidir, à hurler, à essayer d’esquiver ses petits coups mesquins et de ne pas finir dans le ravin.




[1] Ils m’énervent tous mais ils ne m’énervent pas vraiment. De la part d’autres ça me gênerait à peine, ça m’attendrirait même peut-être. Mais là ça m’énerve parce que ce sont eux, précisément. Parce que ce qu’ils disent/font/pensent/ne pensent pas/ne font pas/ne disent pas, ne répond pas aux préceptes que j’ai établis pour ma famille et tous ceux qui s’en approchent, qui ne me semblent pas déraisonnables et qui vont comme suit :

- ne pas se plaindre

- ne pas se victimiser

- être heureux

- ne pas se chercher d’excuses

- ne pas se trouver d’excuses

- ne pas se rajouter du malheur

- être de bons joueurs de raquettes de plage

- être d’accord avec ces préceptes

Personne ne s'étonne (9)

Elle me regarde les yeux mouillés et ne dit rien. Elle a évidemment reconnu notre discussion de la semaine dernière, cette conversation qui l’a presque faite me quitter et qu’elle relit maintenant, ex-future célibataire. Aujourd’hui elle a sûrement envie de me quitter pour l’avoir si platement retranscrite. Preuve supplémentaire d’un manque flagrant d’imagination. De quel droit j’utilise sa vie pour en faire cette histoire ? Comment j’ose exhiber ce qui nous appartient, ce qui fait qu’on en est là ? Quelle loi qu’elle ne connaît pas me permet de lui voler ses souvenirs pour les offrir à d’autres[1] ? N’ai-je vraiment aucun respect pour rien ? Même pas pour ma propre vie ? Je la connais par cœur. Ce silence renferme sa colère. Ses yeux noyés sont des mines. Il suffit que je les approche d’un peu trop près pour qu’elle explose et moi avec. Kamikaze de l’amour, du secret, de l’intime. Alors je regarde ailleurs. Mes pieds. Les siens. Ses seins. Mes mains. Quand elle lâchera la meute des mots ils seront sauvages, de guerre. En laiton, taillés en pointe, gros calibres. Sa prochaine prise de parole sera une salve meurtrière. Je me prépare au front, à la tranchée. La boue entre les dents, sous les paupières, plein les narines. Des mots chevrotine. Sur le bout des doigts je la connais. Mon sang bat dans mes tempes le compte à rebours de son détonateur. 5-4-3-2-1-5-4-3-2-1-5-4-3-2-1-5-4-3-2 CLIC !

Quand j’ouvre les yeux elle dissipe de la main le rideau de fumée derrière lequel la clope qu’elle vient d’allumer a dissimulé la chute de sa première larme. Et de sa voix la plus douce elle dit « Elle est déjà finie cette partie ? Mais ils vont où ? »



[1] Peu nombreux sûrement, mais une personne est tout ce qu’il me faut.

Personne ne s'étonne (8)

- T’en fais pas un peu trop avec Dave Eggers, là ?

- Quoi ?

- Tu crois pas que les gens ont compris ? Déjà le titre, maintenant ça…

- Non mais quoi qu’est ce que… T’as lu ? Mais t’as lu quoi ? Tu n’es pas du tout censé lire ce que j’écris. T’es même pas du tout censé lire quoi que ce soit d’ailleurs, puisque t’es même pas censé pouvoir lire.

- Attends, tu rigoles ? J’ai quatorze ans quand même. Enfin au début, là, j’ai quatorze ans.

- Treize.

- Ok, treize… on va pas chipoter.

- Tu parles vraiment comme ma mère.

- À qui la faute ?

- Et t’es vraiment aussi chiant que la tienne.

- Parlons-en d’ailleurs, tiens. Puisqu’on y vient. C’est qui ma mère ? Une caricature de femme divorcée qui n’a rien trouvé de mieux à faire pour suturer la cicatrice béante que votre séparation a laissée au milieu de sa poitrine, que de te remplacer par le premier « homme » venu ? C’est elle ma mère ? C’est ça ma mère ? Une caricature ?

- Qu’est ce que tu connais aux femmes, toi ?

- Qu’est ce que tu connais des femmes pour en inventer une ?

- J’en ai inventé une parce qu’on en avait besoin, Jojo. Sinon tu serais pas là, je te signale. Et moi non plus.

- Tu ne serais pas là ? Tu n’existes pas en dehors de la page, c’est ça ? Et à qui tu veux faire croire que cette histoire et ses personnages ne sont pas qu’un prétexte pour te raconter toi ? Que tu n’es pas toi-même à la fois le fils, le père, la mère ? Que tu n’as pas volé un bout de ton frère, un morceau de ta mère, une partie de ton père pour les compléter, pour te compléter ? Tu crois sincèrement les gens aussi cons ? Elle a raison, tu n’as vraiment aucun respect pour rien.

- Arrête d’italiquer comme ça à tout bout de champs c’est désagréable à entendre, et à lire. Qu’est ce que vous avez aujourd’hui ? Qu’est ce qui ne va pas depuis quatre pages, là ? J’écris ce que je veux, comme je veux, pour les raisons que je veux. D’accord ? Et je n’ai pas à me justifier. Ni auprès de toi, ni auprès de personne. Parce que vous n’existez que par ma volonté de toute façon.

- Ah, c’est ça… Tu vois on y vient. La superpuissance de l’auteur. La position qui te permet d’assouvir tes envies de contrôle et d’autorité. Celle que tu n’auras jamais dans la vie réelle, dans laquelle tu es toujours sous la menace de l’imprévu et du plus fort que toi (et c’est fréquent), du plus grand (et c’est pas difficile), du refus, de l’erreur. Ici pas d’erreur. Ici tu effaces, tu n’enregistres pas, tu « reset ». Et pas une trace. Même pas un brouillon froissé dans une poubelle. Même pas les cendres. Même pas l’empreinte. Alors tu peux tout te permettre. Confondre Diam’s et M.Pokora, ridiculiser le monde du football amateur, Mark Knopfler et Julien Clerc, fustiger le Rn’B et Samuel Benchétrit, parler d’une affaire dont tu ne connais rien, exactement comme tu reproches à la populace que tu méprises tant de le faire. Tu te permets tout. Même de faire un enfant. La chance que j’ai de t’avoir comme père ! Toi et ta théorie mal assumée de la procrégoïstation.

- Quoi ?

- Quoi « Quoi » ? T’as déjà oublié ?

« Moi j’aurai pas d’enfant. Non, j’ai bien réfléchi. Et j’en voulais des enfants pourtant, plein. Mais là j’ai bien réfléchi et je ne trouve pas de raison convaincante d’en faire. Mis à part l’égoïsme. Je vois pas non. Bien sûr c’est égoïste de faire des enfants. Cite-moi ne serait-ce qu’une autre raison d’en faire qui n’ait pour but une satisfaction personnelle. Pourquoi les gens veulent des enfants ? Pour les voir grandir. Pour être fiers d’eux. Pour mettre en pratique toutes les extraordinaires théories sur l’éducation qu’ils ont eu le temps d’élaborer en regardant les autres se planter grossièrement. Pour ne pas répéter les erreurs de leurs parents débutants. Pour leur offrir tout ce qu’eux n’ont pas eu ? Leur permettre de faire ce qu’eux n’ont pas pu ? Oui ça nous donne une bonne raison ça, et altruiste en plus ! Qui ne cache qu’un mauvais prétexte pour enfin venir à bout des pires frustrations que l’échec et la privation ont creusées en nous, comme des fondations profondes, comme des racines qui nous tiennent debout, penchés mais debout. Voilà pourquoi on veut des enfants ! Le monde veut des enfants qu’il abandonnera lâchement uniquement pour s’en servir de béquilles et se maintenir plus ou moins droit, le front haut, la posture altière, consolé d’avoir enfin réussi quelque chose. Les aimer ? Mais oui c’est beau de les aimer ! C’est généreux ! C’est donner et pas prendre, oui, t’as raison, donne ! Donne leur cinq ans, vingt ans, donne leur l’espoir du bonheur, donne leur l’illusion de la facilité, donne leur tes conseils, tes leçons, ton plan d’évasion, l’adresse d’un bon coiffeur ! Donne ! Donne ! Donne ! Et regarde-les partir, regarde-les tomber, regarde-les te regarder mourir. »

T’as failli finir la conversation célibataire. En même temps, pour ne pas faire d’enfant ç’aurait été pratique. Tes amis aussi ont pensé que tu étais un gros naze sur ce coup là. Tu t’es défendu comme t’as pu. Tu as bégayé adoption, t’as bafouillé réchauffement nucléaire et guerre climatique, tu as cité Brassens, Bill Hicks, Chomsky (Noam Chomsky ! Tu étais vraiment prêt à tout). Mais contre la junte féminine et son besoin d’enfanter, de se remplir d’un petit bout de son amour, contre sa faim d’ocytocine, de nausées et de contractions que tu feignais de ne pas comprendre, tes arguments ne pesaient pas un fœtus. Peanuts. Et puis je sais que tu ne le pensais pas vraiment. Que tu meurs d’envie d’avoir des enfants et que tu en auras. Trois au moins, comme prévu. Mais qu’une fois de plus tu t’es « sacrifié » comme tu dis, pour tester une idée, pour montrer à ces amis que tu sous-estimes que d’autres points de vue existent, qu’il faut les accepter. Parce qu’eux aussi tu les prends pour des cons. Alors comme toujours, égoïste et prétentieux, tu t’es placé en maître à penser, en donneur de leç…

- Bon écoute, Ludovic… Tu vois si je t’appelle Ludovic tu fais moins le malin déjà. Jusqu’ici tu n’avais pas de nom, les gens te connaissent sous le surnom de « Jojo », que je peux facilement transformer en « Ludo » si tu continues à me faire chier… Un clic droit, copier/coller et tu n’existes plus. « Jojo » et tout ce qu’il a pu dire ou faire dans les vingt premières pages n’est plus. Disparu. Alors si on ne veut pas en arriver là j’ai besoin de soutien, Jojo. J’ai besoin de pouvoir nous faire vivre encore un peu, collaborer même, si c’est pas trop demander, pour que cette histoire ne soit pas, comme tout ce que j’ai écrit jusqu’à présent, teintée de morts, de déchirures, de séparations, de tentatives de suicides et d’accidents de voiture. Si tu veux du glauque j’en ai des caisses entières, des dossiers de plusieurs millions de giga octets, des rames et des rames de feuilles A4 80g/m2, tu n’as qu’à demander. Mais si tu veux vivre une vie plutôt paisible malgré tes parents divorcés et tes joues d’homosexuel, aide-moi. Continue de regarder le foot sans me parler ni m’écouter, écarte bien les bras sur le fil entre chez ta mère et chez moi, mue tranquillement, ça permet toujours une petite note d’humour, parle moi de ta mère et pas de son mari, et surtout, ne lis plus ce que j’écris. Et je te promets que je ne dirai plus rien de tes t-shirts Crédit Agricole, ni même des autres. D’accord ? Bon. En tout cas je suis content qu’on ait eu cette petite discussion. C’est bon de remettre les choses à leur place de temps en temps. « Les points sur les i » comme dirait ma mère. Comme tu dirais sûrement aussi d’ailleurs.

- Très drôle.

- T’es prêt ? Alors on y va.

Personne ne s'étonne (7)

- Et après on part pendant un an en Amérique du sud et on fait des petits indiens.

Je ris. Elle dit

- Alors toi depuis que t’as lu dans ton horoscope que les sagittaires étaient de grands voyageurs tu veux voyager ?

Elle rit. Je dis

- Ouais ! Et je travaille dans le social parce qu’une fois j’ai lu qu’ils étaient généreux aussi…

On rit.

- …et je suis avec toi parce qu’ils ont dit que j’aurai pas de chance en amour.

Je ris. Elle part.

Alors on se dispute.

- Tu fais vraiment chier de t’énerver comme ça tout le temps pour rien !

- Mais c’est toi qui t’énerves !

- Je m’énerve pas ! J’ai le droit de te dire que ça me fait chier que tu t’énerves quand même !

- Mais t’as vu comment tu me parles ?! Tu me cries tout le temps dessus !

- Tu rigoles ou quoi ? C’est toi qui cries ! « Crier » c’est quand le volume de la voix

augmenteeeeeeeAAH !!!! Là je crie.

- T’es vraiment nul.

- Mais c’est toi ! Moi je te dis juste ce que je pense et toi tu gueules. C’est injuste !

- Non mais ça va pas ou quoi ?! C’est toi qui es injuste !! On peut pas parler avec toi tu t’énerves tout le temps, regarde !

- Arrête de dire que je m’énerve putain, ça m’énerve. Je suis pas énervé, tu m’as jamais vu énervé, d’accord ? Tu veux que je m’énerve ? Tu veux que je m’énerve vraiment ?

- T’es naze.

- Tu me fais chier.

- C’est toi qui me fais chier.

- Arrête de répéter tout le temps ce que je dis et de me dire que je suis ce que je te dis que tu es.

- Quoi ?

- Rien.

- T’es ridicule.

- C’est toi qui es ridicule.

- T’es vraiment trop bidon.

- Oh, vas te faire foutre.

- Tu me fais chier.

- Je me casse.

- C’est ça.[1]

Alors je me casse.

Et quand je pars je rêve d’espace. Je rêve de sortir de cet appartement bruxellois[2] et d’être à Égat[3]. Je rêve de tomber dans notre champ avec son herbe trop haute, en face de notre chalet trop grand et trop cher pour un seul salaire. Je rêve de tomber sur mon frère avec son short, ses crampons, mon ballon. Je rêve de ces matins d’hiver pyrénéen où nous partions avec nos sécateurs rouillés tailler l’herbe pour nos matches de rêve. Mon frère serait Jacek Ziober[4], et puis Xuereb[5], Wilbert Suvrijn[6], et Asanovic[7] ; moi, Claude Barabé[8], Olmetta[9], Bernard Lama[10]. Il serait tous les Montpellier Hérault Sporting Clubs et moi tous les derniers remparts du monde connu. Nous serions tous les deux Philippe Sers[11] et nous emballerions pour des touches à hauteur de la ligne médiane et des corners ratés, nous ferions 25000 de 3000 supporters, nous aurions l’accent et les aigus saturés, nous abuserions de « diable vauvert » et de « travailleur de l’ombre », nous ferions des phrases sans point, sans pause, sans autre intérêt que de créer de l’intérêt, jusqu’à l’asphyxie, et nous y croirions.

Je rêve.

Quand j’ouvre la porte bruxelloise je n’ai d’autre horizon que le mur de l’immeuble Saint-Gillois d’en face[12], et j’ai oublié mes clés. Je suis parti uniquement parce que j’en ai marre qu’elle puisse le faire et que je sois trop lâche pour. C’est toujours elle qui part, en claquant la porte. Et elle n’oublie jamais ses clés. Alors que cent fois pendant la dispute, mille fois quand c’en est une longue, je me dis « je vais me casser...encore une phrase qui me plaît pas et je suis parti…je te plante là comme une fleur… moche…et tu feras moins la maligne crois-moi… » Et jamais je ne pars. Et ça m’énerve. Elle ne se pose même pas la question, elle part. C’est une femme. Elle ne réfléchit pas. Enfin je veux dire… elle vit quoi. Elle fait ce que ses tripes lui conseillent, elle fait confiance à sa colère, elle… m’énerve. Elle disparaît. Des heures, des après-midi. Je feins de m’en foutre un moment, et puis je me calme, et quand je suis redevenu un être raisonné qui ne répond pas d’une manière complètement immature à ses pulsions, je m’inquiète. Et je l’attends. J’essaie de lui téléphoner. Elle ne répond pas. J’appelle ses copines. Elles ne savent jamais rien. Elles ne savent rien à rien de toute façon. Je pars la chercher. Il se met à pleuvoir évidemment. Quand je rentre elle est là. Elle prend une douche. Je la rejoins, je m’en fous je suis déjà mouillé. Je la serre contre moi, je m’excuse, elle ne réagit pas, ses bras ballants le long de son corps parfait prisonniers des miens, je la serre un peu plus encore, je pleure que j’étais inquiet, je m’en fous ça se voit pas on est sous la douche et mes larmes salées se perdent dans la cascade calcaire, elle dit que elle non ça va pas de problème, j’accentue un peu plus encore mon éteinte, cette fois dans l’espoir de lui casser une côte ou deux, je lui dis que je l’aime, elle dit oh ça va j’étais à H&M, et elle m’embrasse, comme les grands, avec la langue et tout.

Mais cette fois je pars. Et elle va le regretter. À peine dehors une question terrible m’assaille. Un paramètre auquel je n’avais pas du tout réfléchi avant de passer à l’acte. Un détail peut-être, mais d’une importance capitale quant aux conséquences et à la signification que je veux donner à mon geste : je vais où ? Et pour combien de temps ? C’est quoi le barème ? C’était une grosse dispute, ça ? Comment elle décide de rentrer, elle ? Est-ce que partir une semaine à Barcelone serait excessif ? Et puis c’est dimanche tous les magasins sont fermés. J’irais bien boire un thé chez l’arabe d’en face mais il utilise du Lipton. Je pourrais aller manger un kebab chez le turc, en bas, sur la place, mais il est dégueulasse. Ça fait combien de temps là ? En plus avec la chance que j’ai elle va partir et j’ai pas les clés. Je vais lui téléphoner et elle va pas répondre. Ses copines vous savez ce que j’en pense. Les battements de mon coeur s’accélèrent et ma gorge sèche. Mon estomac rétrécit et mes extrémités glacent. Mon signal d’alarme s’enclenche. Il commence à pleuvoir évidemment. Je peux pleurer je m’en fous, mes larmes se noient dans la précipitation acide. Acide comme la fiente d’oiseau qui vient de s’écraser sur mon épaule gauche[13]. Alors, seul sous la pluie et le caca de pigeon, les yeux bouffis de mes larmes alarmes, le visage dans les mains, assis sur le trottoir turc, je pense à Jean-Jacques Debout qui écrivit « Le lapin » en pleine tourmente, et je sais : je vais écrire. Voilà pourquoi je pars. Je pars pour écrire parce qu’on n’est jamais aussi bon que dans la détresse. Avec mes feuilles et mon stylo je vais me vider dans un bar isolé[14] devant un verre de vin rouge et des chips au paprika. Je vais la lui écrire son histoire. Je vais lui raconter son enfant. Dans un subtil mélange d’épisodes autobiographiques à la fois hilarants et poignants d’authenticité, et de passages fictionnels nés d’une imagination exceptionnelle et virevoltante, je vais en faire une œuvre déchirante d’un génie renversant[15].




[1] Ici, l’auteur prend délibérément l’hypocrite décision de s’ « omniscienciser » (et dans la foulée d’inventer un vilain mot (dont l’unique et égoïste utilité et de s’éviter de longues et fastidieuses phrases de rébarbatives explications théoriques sur les différents rôles et places qu’un auteur peut adopter (théories apprises un jour en classe et depuis longtemps (et peut-être même immédiatement) oubliées)))) pour dire à ses (jusqu’ici et cette phrase interminable et brouillonne (jalonnée d’intempestives et peu justifiées parenthèses maladroitement ouvertes et anarchiquement refermées)) amis lecteurs, que les répliques de ce dialogue peuvent être indifféremment attribuées à l’un ou l’autre des protagonistes, selon leur préférence ou leur humeur, puisqu’elle et lui font preuve d’une mauvaise foi intolérable et d’un manque flagrant d’imagination argumentative.

[2] « Bruxellois » n’étant ici qu’une indication géographique ne définissant en rien l’appartement lui-même. Les appartements bruxellois étant composés, un peu comme partout ailleurs, de murs verticaux que supporte un sol généralement plat et qui soutiennent un toit, généralement incliné, pour l’évacuation des eaux.

[3] Village oriental des Pyrénées

[4] 1m58, polonais, tête de rat, rapide

[5] Frisé, moustaches, ressemble étrangement, je réalise maintenant, à L. le père de ma sœur.

[6] « Travailleur de l’ombre » (Philippe Sers, RadioFrance Hérault)

[7] Gaucher contrariant

[8] Dans mes mauvais jours

[9] Ancien chanteur

[10] Oui, ça c’était un peu exagéré

[11] Commentateur radiophonique à l’accent hystéro-tonique

[12] Ici par contre l’indication géographique est accompagnée d’une réelle référence culturelle, car le monde connaît la réputation architecturale de Saint-Gilles, quartier populaire où « pullulent des édifices Art nouveau, le n°92 de la rue Africaine et ses grandes fenêtres rondes, le n°83 de la rue Faider et son original oriel, l’hôtel Otlet et ses tourelles lui donnant des airs de petit château (rue de Livourne, 48). Rue Defacqz, deux façades admirables de Paul Hankar : le n°48 (la maison Camberlini, 1897) et le n°71 (sa demeure personnelle, 1893), qui jeta les bases du sgraffite. Au n°224 de l’avenue Louise, l’hôtel Solvay, dû à Horta (1898) ». Bruxelles Cartoville, Guides Gallimard.

[13] Ici petite anecdote sous la forme d’une question : combien de fois cette année avez-vous été victime, ou témoin direct, d’un accident oiseau ? Tenez-vous bien, moi, trois de chaque. Oui, trois fois cette année j’ai été pris pour cible par je ne sais quel oiseau de mauvais augure. Et trois fois également, j’ai été témoin de tels assauts barbares par les mêmes oiseaux dont je tairai le nom de peur d’être grossier, sur la fille que j’aime (et oui, malgré tout. Malgré les disputes, sa mauvaise foi et son manque d’imagination argumentative).

[14] Ou inversement

[15] Ça aurait été un petit peu présomptueux comme titre, non ?